Le Caire — La possibilité de l’espoir
- Grégory Herpe
- Feb 23
- 4 min read
🇫🇷Texte et photographies : Grégory Herpe
Le Caire ne se donne pas d’un bloc. Il se traverse. Il se heurte. Il s’écoute.
Voyager en Égypte est souvent un rêve que l’on a depuis l’enfance ; nous grandissons avec les images des pyramides, des pharaons, des films et des livres pleins d’aventures incroyables, Agatha Christie et son Mort sur le Nil, la croisière sur le fleuve et la visite des temples merveilleux.
Et c’est vrai : les sites archéologiques sont d’une beauté et d’une majesté à couper le souffle.
Mais lorsque vous vous éloignez des lieux touristiques et clinquants, les hôtels 5* et le musée gigantesque flambant neuf, une toute autre réalité apparaît.
Dans certains quartiers de la capitale, loin des cartes postales et des lumières du Nil, l’enfance porte déjà le poids du monde.
Je pense à ce jeune garçon dont le visage est presque entièrement brûlé, et qui vends avec sa mère des paquets de mouchoirs en papier, pour quelques pièces. Un accident domestique. Un court-circuit.
Des câbles électriques bien trop anciens courent le long d’un mur décrépi.
Une installation bricolée, surchargée, dangereuse — comme souvent dans ces immeubles informels où l’électricité circule plus vite que la sécurité.
Sa peau raconte la vétusté.
Elle raconte l’absence d’infrastructures sûres.
Elle raconte ce que signifie grandir dans un espace où le danger est banal.

En Égypte, les blessures domestiques figurent parmi les causes majeures d’accidents chez les enfants, en particulier dans les milieux défavorisés où les normes de sécurité sont difficiles à appliquer. Les brûlures liées aux installations électriques ou au gaz restent fréquentes dans les habitats précaires. Les statistiques nationales sur les accidents domestiques sont fragmentaires, mais les hôpitaux publics du Caire reçoivent chaque année des milliers d’enfants blessés à domicile — brûlures, chutes, électrocutions — souvent liées à la vétusté des logements.
Dans les rues alentour, d’autres enfants travaillent.
Ils vendent du pain aux carrefours, en les portant par dizaines sur une lourde planche de bois posée sur leur petite tête fragile.
D’autres proposent des bouteilles d’eau aux feux rouges saturés ou des ballons de baudruche.

Selon les données officielles égyptiennes et l’UNICEF (Enquête nationale 2021), environ 1,3 million d’enfants âgés de 5 à 17 ans travaillent en Égypte, soit près de 5 % des enfants du pays. Parmi eux, près d’un million seraient exposés à des formes de travail considérées comme dangereuses.
Derrière ces chiffres, il y a des visages.

Un garçon qui traverse la circulation avec une agilité surprenante, manquant de se faire renverser à tout instant.
Une fillette qui tend la main avec une dignité silencieuse.Ils ne sont pas officiellement “abandonnés”.
Ils rentrent parfois le soir dans une pièce partagée à huit.Mais la rue est devenue leur école, leur économie, leur terrain d’apprentissage.
Et puis il y a ceux qui ne rentrent nulle part.
Les chiffres officiels avancent environ 16 000 enfants vivant dans la rue en Égypte.
Les organisations indépendantes estiment que le nombre réel est probablement bien plus élevé, des centaines de milliers à potentiellement près d’un million selon certaines ONG et estimations internationales (incluant enfants qui travaillent et dorment parfois à la rue, mais non confirmées officiellement).
La vérité est mouvante. Ces enfants circulent.
Ils disparaissent des statistiques comme ils disparaissent des radars administratifs.
Je les ai vus dormir sous des cartons. Sous un porche.
Le long d’un trottoir brûlant le jour, glacé la nuit.
Pieds nus et noirs de crasse, vêtements imprégnés de poussière.
Corps déjà habitués à la dureté du sol.
La rue n’est pas une aventure.
Elle est souvent une fuite — de la violence familiale, de la pauvreté extrême, de l’absence d’alternative.
Il existe aussi une réalité plus difficile à nommer : l’exploitation sexuelle de mineurs.
Elle ne se montre pas. Elle ne s’avoue pas.
Les rapports internationaux soulignent que les enfants vivant dans la rue sont particulièrement vulnérables aux violences sexuelles et à l’exploitation. En l’absence de statistiques officielles précises — le sujet étant hautement tabou — les ONG parlent d’un phénomène sous-documenté mais réel, principalement lié aux situations d’errance et d’extrême pauvreté.
Mais chacun sait que l’on parle de dizaines de milliers d’enfants...
Ce n’est pas un système visible. C’est une zone d’ombre.
Photographier ces enfances oblige à une question constante : où se situe la frontière entre témoignage et intrusion ?
Je ne cherche pas la misère. Je cherche la vérité humaine dans la complexité.
Au milieu de la poussière, j’ai aussi vu des rires, des jeux improvisés avec des morceaux de carton.
Une solidarité fragile entre enfants qui partagent le même trottoir.
Il serait trop simple de ne voir que la détresse.
Il serait trop confortable de ne voir que la résilience.
La réalité est plus dense : une enfance compressée par la pauvreté structurelle d’une mégapole de plus de vingt millions d’habitants, où les infrastructures sociales peinent à suivre la démographie.
Un enfant ne devrait pas apprendre la survie avant d’apprendre à rêver.
Mais au Caire, Assouan, Louxor ou Memphis, dans certains quartiers, la survie devient le premier langage.
Et pourtant, dans le regard du garçon brûlé, dans celui du vendeur de pain, dans celui de l’enfant endormi sur le trottoir, il reste une chose que la ville n’a pas réussi à effacer : la possibilité de l’espoir.



Comments